
Un homme humilié et blessé par l’infidélité de sa femme se substitue, malgré lui, à son amant et bascule dans l’univers BDSM. Un texte qui explore avec force et humanité la complexité du couple, la brutalité des désirs et les conflits intérieurs.
Je pose ma sacoche et retire ma veste. Delphine a déjà fait manger Emma et elles révisent maintenant la dictée du lendemain. Aussitôt, ma fille s’exclame :
— Papa, on pourra aller à MacDo samedi ?
— Euh… Tu sais que je n’aime pas beaucoup.
Évidemment, elle insiste. Delphine la rappelle à l’ordre.
— Accroître… Accroître…
Emma replonge le nez dans son cahier. Pensera-t-elle à ce satané accent circonflexe ? Ma femme se tourne vers moi.
— On se couche tôt ce soir. Je suis crevée. Si tu veux, y’a des trucs dans le frigo. Je n’ai pas faim.
Je trouve une barquette de taboulé industriel, cherche la date de péremption : après-demain. Je l’ouvre. Pendant ce temps, les filles rangent le cartable et partent se laver les dents. Généralement, les devoirs, c’est ma partie. Les choses se sont mises en place ainsi, naturellement, vers la fin de la maternelle, pendant le confinement de 2020. Bloqué chez nous, j’avais décidé d’apprendre à lire à Emma. Je crois qu’elle aimait passer ces moments avec moi. Malgré les crises de larmes. Malgré mon incapacité à contrôler, parfois, mon agacement. En entrant au CP, elle savait déjà lire et j’avais continué de suivre ce qu’elle faisait en classe, jour après jour. Mais ce soir, Delphine semble particulièrement pressée de retourner au lit. Une fois Emma couchée, elle file dans la salle de bain.
— Papa, tu me racontes une histoire ?
— Oui, ma puce. J’arrive.
Je m’assieds sur son lit et improvise une histoire pour l’endormir.
— Il y a très longtemps, une très jolie princesse vivait dans un magnifique château. Elle aimait beaucoup le nougat et les romans de Sartre. Un jour, un chevalier vint cogner à sa porte. Il avait des pieds musclés et un accent péruvien…
Au fur et à mesure, j’imagine les péripéties improbables qui leur tombent dessus, ne reculant devant aucune incohérence. L’héroïne se retrouve enfermée dans son donjon ? Qu’à cela ne tienne ! Elle va se servir de son diadème magique pour se téléporter. Elle arrive au pôle Nord ? Pas de problème. Elle a toujours, au fond de sa poche, une chaudière nucléaire miniature. Dans l’entrebâillement de la porte, je vois Delphine traverser le salon, entièrement nue.
— Mais pourquoi le chevalier n’a pas utilisé sa clé ?
— Ah… Oui… Eh bien, c’est parce qu’il avait oublié ses mains dans le sac de la princesse.
— Mais c’est pas possible.
— Si, parce qu’en fait, le chevalier n’était pas un vrai humain. C’était un chevalier en pièces détachées !
Je termine mon récit. La princesse a abandonné son soupirant. Elle ne supportait plus son accent. Et elle part explorer l’univers dans son vaisseau spatial avec Ursula von der Leyen.
— J’ai oublié mon doudou dans le salon.
Je vais le chercher, le lui rapporte et lui souhaite bonne nuit.
Une douche rapide, et je rejoins Delphine dans la chambre. J’ai à peine le temps de refermer notre porte qu’elle se redresse.
— Maître, j’ai une requête un peu spéciale.
Je retire mon caleçon et me glisse sous la couette.
— Dis-moi.
— Accepteriez-vous que ce soir, exceptionnellement, nous inversions les rôles ? S’il vous plaît.
Sa demande m’intrigue. Elle a forcément un truc en tête.
— OK. Pour une fois.
Elle se lève d’un bond et va fouiller l’armoire. Elle en extirpe deux vieilles ceintures de peignoir qu’elle me présente avec un grand sourire.
— Tends tes mains, gros Obsédé.
Le titre qu’elle m’a choisi m’arrache un petit rire. Paf ! Elle me fiche une claque sur les doigts.
— Qu’est-ce qui t’amuse, gros Obsédé ?
— Rien, Maîtresse.
Elle noue les cordons fermement autour de mes poignets et m’attache à la tête du lit, sur le dos, les bras écartés. Puis elle s’installe à califourchon sur mes cuisses et baisse le visage.
— C’est quoi cette petite bite mole ? C’est ridicule.
Oh… Elle attaque fort. Suis-je censé répondre ? Pas le temps : elle s’est saisie de mon engin et le masse d’une main, sans rien dire. Je me retrouve rapidement au garde à vous.
— On va jouer à un jeu, gros Obsédé. Je vais te poser une dizaine de questions et t’as intérêt à ne pas me mentir. Compris ?
— Oui, Maîtresse.
— Est-ce que ça t’arrive de mater le cul des filles dans la rue ?
Elle effleure distraitement ma verge en l’observant d’un air ennuyé.
— Parfois, oui. Excusez-moi Maîtresse.
— Mouais. Pas grave. T’es un obsédé. Tu n’y peux rien. T’as déjà parlé de notre vie sexuelle à tes potes ?
— Non, Maîtresse. Jamais.
— Ah bon ? T’en as honte ?
— Pas du tout. C’est juste que…
Elle titille le frein de mon gland du bout des doigts, faisant sursauter ma queue. Un grand sourire se dessine sur son visage.
— Petite bite, mais rigolote. Question suivante : En tant que Maître, ça te plairait de m’exhiber ?
— Heu… L’idée est excitante, mais, dans la pratique, je ne…
Aïe ! Elle vient de me filer une claque sur les couilles.
— Fais des réponses courtes. Ça te dirait qu’on fasse un plan à trois avec un autre mec ?
Elle se penche un peu en avant et fait dégouliner sa salive sur ma verge. Entre ses insultes humiliantes et ses gestes inhabituels, je me sens déstabilisé, et troublé. Je n’ai plus mes repères. Qu’est-ce qu’elle a demandé au fait ? Ah, oui.
— Non. Mais je crois que je pourrais me forcer, Maîtresse.
Elle crache dans sa main et vient saisir ma queue.
— Et tu aimerais me regarder baiser avec une femme ?
— Si je sais que vous y prenez plaisir, peut-être. Surement. J’aurais par contre…
Paf ! Une nouvelle baffe dans les boules.
— Trop de mots ! Fais court !
Sa main coulisse maintenant le long de mon membre. Très lentement. Je serre les fesses sans m’en rendre compte.
— Et une séance SM ? Tu voudrais m’attacher et me fouetter ?
— Si ça vous plaît, oui, beaucoup. Sinon, absolument pas.
Je crispe mes cuisses, craignant d’avoir encore trop parlé. Mais elle m’épargne. Elle continue juste de me branler au ralenti.
— Tu préfères me baiser par la bouche, chatte ou le cul ?
— Les trois à la suite, Maîtresse.
Sa main s’est immobilisée. Elle fait maintenant tourner son pouce sur mon frein. Putain, si elle n’arrête pas, je vais jouir direct.
— Qu’as-tu fait de la lettre que je t’ai écrite ?
— Je… Oh ! Je l’ai rangée précieusement.
Affichant toujours un grand sourire, elle me regarde d’un air amusé, ou complice, je ne sais pas. Elle recommence ses vas-et-vient.
— Tu préférerais me pisser dessus, ou que je te pisse dessus ?
J’essaye de m’imaginer en train d’uriner sur elle. Bof. Et l’inverse ? Oui, ça semble plus excitant.
— Que vous me pissiez dessus, Maîtresse.
Sa seconde main vient empoigner la base de ma verge. Au plus bas. L’autre s’active un peu plus vigoureusement. Elle me fixe toujours, plongeant son regard au fond de mon âme. C’est trop. Je ne vais pas tenir. J’ai déjà envie de gicler. Elle mime un baiser qu’elle m’envoie. Puis baisse les yeux vers mon sexe. Elle se met alors à me branler énergiquement. Mon corps se tend. Mon plaisir, imminent, vibre comme une démangeaison insupportable au creux de mon ventre. Je sens l’orgasme arriver pour me libérer… Oui. Ça vient ! Ça vient ! Elle retire brusquement sa main. Non ! Elle fait quoi ?
Malgré mes halètements suppliants, elle reste figée à observer mon sexe dressé. Il tremble stupidement, telle une tortue retournée sur le dos qui tendrait désespérément le cou. Il faudrait juste qu’elle me serre entre ses doigts, qu’elle continue un peu, qu’elle tire sur ma peau. Mais non. Rien. À part ma bite qui tangue. Soudain, je vois mon sperme suinter paresseusement de mon méat et dégouliner, lamentablement, le long de ma queue. Delphine explose de rire.
— Rhoo ! C’est vraiment pitoyable ! Regarde-moi ça !
Je ne comprends pas. Je viens d’éjaculer, sans rien ressentir. Pas de spasmes jouissifs. Pas de plaisir. Pas de libération. Au contraire, ma tension semble encore plus grande. Mon corps attend comme un con un train qui vient juste de passer. Une énorme frustration me noue le ventre. Mais qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Elle continue de rire.
— Ah ! Ah ! Je n’ai jamais vu un truc aussi ridicule. Eh ! Franchement, tu trouves pas ça marrant ?
La salope ! Elle se fout de ma gueule. Et elle en rajoute. Elle peut courir, je ne répondrai pas. Aïe ! Putain ! Elle vient de me balancer une pichenette sur le bout de la bite.
— Oui, Maîtresse. C’est hilarant.
Je suis totalement abasourdi. Mon esprit réclame encore d’être délivré, mais c’est un fusil à un coup. Et la cartouche s’est enflammée sans tirer, sans feu d’artifice. Un pétard mouillé grotesque. Mais je continue de bander. Et bien dur en plus !
— Bon, tu ne m’en voudras pas. Hein, gros Obsédé ?
Elle se redresse légèrement, guide ma queue vers son vagin et s’y empale. C’est horrible ! Trop fort. Mes terminaisons nerveuses hurlent à la saturation. Pourtant, j’ai envie de baiser. Ça oui ! J’essaie de calmer le feu, de me concentrer pour faire revenir mon plaisir. En pure perte. Elle me chevauche en ondulant lascivement. Elle se masse les seins, se pince les tétons. Et elle accélère. Elle se caresse la chatte et gémit devant moi. Je ne suis qu’un godemichet humain.
Je serre les dents en l’entendant jouir. Espèce de pute ! Elle se retire, regarde sa main pleine de mouille et l’essuie sur mon visage. Puis elle part prendre sa douche, me laissant attaché, le bas du ventre couvert de foutre. Quand elle revient, elle éteint la lumière.
— Bonne nuit, gros Obsédé.
Elle va me laisser comme ça ? Avec cette frustration désespérée ? Dans cette position humiliante ? Pas possible. Une image me revient en tête : la pipe après la sodomie.
— Merci, Maîtresse. Bonne nuit.
Je ne vais jamais réussir à m’endormir. Je reste, les yeux ouverts, à fixer le plafond dans le noir.
Au matin, je me réveille endolori, les bras ankylosés.
— Tu m’en veux ?
Elle me regarde avec une tendresse teintée d’un soupçon de culpabilité. Je baisse mon visage. Je ne bande plus. Par contre, mon sperme séché donne l’impression d’une vilaine maladie de peau. Je soupire.
— Non, ma belle. Mais t’y es quand même allé fort.
— Tu te vengeras…
Je tourne la tête vers elle. C’était donc ça ? Elle voulait me fournir un alibi moral ? Une excuse pour que je repousse encore mes limites ? Je souris. Elle va voir, la Salope.
Deux jours sans la toucher, ni même l’effleurer. Il y a encore deux mois, cela n’aurait rien eu de surprenant. Au contraire. Mais maintenant, cette abstinence forcée est lourde de sens. Et j’entretiens le trouble que je décèle chez elle. Je sens bien qu’elle doute d’être allée trop loin, de m’avoir blessé dans ma virilité. Bon, j’avoue, il y a un peu de ça. C’est surtout qu’elle a mis en lumière mes lacunes. Ayant peur de dévoiler mon ignorance, je n’avais pas pensé à la questionner sur ses désirs. Pas une seule fois. J’ai cru que je devais me comporter comme un expert omniscient. Encore une fois, je me suis fait leurrer par la figure de ce putain de mâle alpha. Elle m’a donné une leçon que je compte bien retenir. En attendant, je vais quand même la laisser patienter au milieu de ses doutes.
La journée s’étire à n’en plus finir. Répondre aux e-mails, organiser une réunion avec un partenaire, relire les notes de la semaine précédente, valider les congés… Toutes ces tâches ne semblent avoir qu’un seul but : me plonger dans une léthargie profonde et m’empêcher de réaliser que je perds mon temps. Généralement, je parviens à trouver de petites motivations dans mon travail, mais, aujourd’hui, rien ne me paraît plus futile. Sylvain est debout, en face de moi, en train de nous présenter la nouvelle architecture distribuée. Ça ne parle que de microservices, de bus de communication, de répartiteur de charge, de clusters… Je connais tout cela. J’ai été formé pour. Mais je n’y vois strictement aucun intérêt. C’est tout au plus de la plomberie. Mon téléphone vibre dans ma poche : « Votre commande a été livrée. » Je souris bêtement. L’instrument de ma vengeance. Face à moi, l’autre continue de parler des avantages de migrer l’infrastructure chez un hébergeur américain. Pourquoi ? Plus jeune, je rêvais de toucher l’âme des gens, par la peinture, la musique ou l’écriture. Mais les profs avaient décelé en moi une facilité pour les mathématiques. Triste don du ciel. On m’avait orienté vers les sciences et, puisque c’était le domaine le plus lucratif, vers l’informatique. Avec le recul, je me dis que je n’étais sans doute pas fait pour les arts. Sinon, ne me serais-je pas affirmé plus fermement ? Au final, me voilà à devoir valider des graphiques remplis de carrés, de flèches et de triangles. Allez, courage ! Dans deux heures, je rentre chez moi. Je pourrais jouer un peu de guitare pour me relaxer… Et décortiquer le mode d’emploi de mon nouveau gadget.
Le colis, emballé de cellophane noir opaque, est en effet dans notre boîte aux lettres. Je suis excité comme un gamin venant de recevoir la figurine de son héros préféré. J’entre dans l’appartement sans faire de bruit. La nourrice est en train de tapoter sur son téléphone pendant qu’Emma répète une valse au piano. J’emporte discrètement mon petit coffret dans la chambre pour l’y cacher. Si ma fille l’aperçoit, elle va insister pour l’ouvrir. Elle imagine que tout ce qui arrive par la poste est forcément pour elle. La plupart du temps, c’est vrai. Mais là, je n’ai pas envie de lui expliquer que le contenu est pour sa mère et encore moins ce dont il s’agit. Je retourne dans le salon.
— C’est toujours OK pour demain ? Vous pouvez garder Emma jusqu’à 23 h ?
La nounou me confirme en ajoutant qu’elles ont prévu de visionner « Kiki, la petite sorcière ». Puis elle me souhaite une bonne soirée. Oui, vous aussi. Bon, qu’est-ce qu’on a dans le congélateur ?
Une fois Emma endormie, on comate avec Delphine devant une série policière, affalés dans le canapé. Un scénario tiré par les cheveux. Un flic alcoolique doit enquêter sur un meurtre dans une maison close clandestine. Ça me gave. J’ai mieux à faire. Je me lève et vais récupérer le colis dissimulé derrière mes t-shirts, puis je file m’enfermer dans la salle de bain pendant un bon quart d’heure.
À l’écran, le personnage principal, encore bourré et en proie à ses démons, interroge une pute dans un bar sordide. Delphine mate des vidéos sur son mobile, d’un air absent. Le keuf devrait être offensé du manque d’intérêt qu’on lui porte, mais il a probablement conscience qu’il joue dans une bouse. Sans conviction, il continu de questionner la junkie alors que je m’approche de Delphine.
— Tiens, Salope.
Je lui tends l’objet. Elle se redresse légèrement, le regarde et relève les yeux vers moi.
— Demain, on se retrouvera à 20 h au Club 120. Tu devras porter ce truc. C’est très simple. La grosse extrémité s’insère dans le vagin. Il y a un petit flacon de lubrifiant pour aider. La languette se place le long de la fente. Des questions.
— D’accord… Est-ce que je devrais m’habiller d’une quelconque façon, Maître ?
— Rien de spécial. Un jean moulant. Je te laisse voir pour le reste.
— Bien, Maître.
— Montre-moi que tu sais l’installer.
Un sourire au coin des lèvres, elle baisse son pantalon, puis fait glisser son string. En écartant les cuisses, elle me jette un œil pour vérifier qu’elle a mon attention. Hors de question que je laisse transparaître mon excitation. Je l’observe d’un air détaché, tel un professeur blasé. Une noisette de liquide gélatineux et elle commence à insérer la partie épaisse dans ses profondeurs. Elle applique ensuite la languette entre ses lèvres, puis redresse les épaules et me regarde avec malice.
— OK. Enlève ça, va le rincer et mets-le à charger pour la nuit.
Elle semble désappointée. C’est tout ? Pas de petit avant-goût ce soir ?
— Allez, Salope. Bouge-toi. Tu auras de quoi t’amuser demain.


